Dehors, les arbres dansent au rythme soutenu imposé par ce vent venu de nulle part. En une fraction de seconde, la lumière du soleil qui m’avait sorti du sommeil a été engloutie avec l’arrivée d’un orage inattendu. Les particules de sable sont propulsées en l’air, brouillant le ciel et l’assombrissant de nouveau. De hauts nuages gris ont bénéficié de ces conditions favorablement chaotiques pour s’installer au dessus de la ville, comme une armée qui aurait profité de la nuit pour s’installer aux portes de la cité avant de l’assaillir. Après quelques gouttes précurseures, la pluie a envahie l’espace. Elle frappe violemment les vitres de la maison et inonde les terrasses et jardins. Dans la rue, la terre se transforme en ruisseau épais et rouge. Le tonnerre gronde. Il annonce que l’orage se prépare à muer en tempête. Voilà la vraie richesse de Bamako. Cette saison où les pluies lourdes déforment les routes et nourrissent les cultures agricoles et consacrent le manguier, l’arbre roi. Lui qui, aux heures les plus chaudes, protège par son ombre généreuse et nourrit de son fruit sucré.

La pluie a diminué d’intensité. L’intervalle entre le tonnerre et les éclairs s’agrandit. L’orage s’éloigne du quartier mais maintient la ville sous son joug. N’aurais-je pu être un arbre ou un simple caillou pour être moi aussi rincé par cette eau céleste et ressortir lavé de tout ? Quand bien même cette douche purificatrice traverserait mon épiderme et toutes les couches successives de ma peau, qu’elle inonderait mes artères et se fraierait un chemin pour décrasser mon cœur, comment me libérerait-elle de mon égo qui se cache derrière son immatérialité ? Toi, mon égo. Que dirais-je si tu venais à disparaître ? Toi qui m’a aidé à devenir celui que je suis aujourd’hui, mais qui m’empêche désormais de passer à celui que je pourrais être… Sans doute que libérer de toi, j’écrirais une oraison à la fois simple et de courte. Il pleut toujours sur Bamako.

Merci de m’avoir donné la confiance en moi et l’estime de soi, ces armes indispensables lorsqu’on est différend face aux autres, hostiles. Toi qui m’a conduit à être le plus fort et le plus intelligent, dans cette compétition d’égo que d’aucuns nomment naïvement l’expérience de la vie. Tu m’as appris à marcher sur ce chemin qui nous fait avancer sans savoir où l’on va, et sans douter pour autant. Alors. Que pourrais-je te reprocher, si ce n’est de ne pas m’avoir laisser poursuivre ma route seul. De ne pas m’avoir lâché la main pour que je prenne le risque d’être simplement moi. Certes, j’ai progressé facilement sur cette voie malgré mon handicap initial, en me parant de toutes ces identités défensives. J’ai même, je crois, trouvé l’amour une fois. D’ailleurs, je reconnais enfin mon erreur de ne pas avoir su te quitter définitivement pour Elle à cet instant. Mais alors que j’étais suffisamment fort pour vivre sans toi, j’ai eu peur pour la première fois. J’avais besoin de toi pour ne pas la perdre. Qu’aurait-elle découvert en ton absence ? Simplement moi. Je l’ai perdue dès lors que j’ai eu peur de la perdre. Encore un peu lâche peut-être, c’est à toi que j’en fais porter la responsabilité. Et tes tentatives pour me faire croire que rien n’est jamais perdu m’ont maintenu dans l’illusion trop longtemps. La pluie ne s’arrête pas. Elle lave patiemment ces illusions et s’insinue dans le jour comme une réalité qu’il faut accepter. Cher égo. Merci d’avoir été là. Loin de moi, tu peux reposer en paix et disparaître sous la pluie.

écalir