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Entre l’Assemblée nationale et la grande Mosquée de Bamako, dans le prolongement d’un parc de stationnement où l’on trouve de nouvelles places alors même que l’endroit est envahi, commence le marché de l’artisanat. En revanche, je ne saurais dire où il finit tant la foule agglutinée limite ma perception de ce nouvel environnement saturé à deux dimensions seulement. Il faut une certaine concentration pour différencier les ruelles, tellement la physionomie du marché change au gré du flux des marcheurs en visite et des marchands en relais. L’anarchie des stands a été optimisée en un bazar organisé ; les étals se multiplient spontanément au cœur du quartier de Bakadadji et envahissent les bâtiment inachevés ou abandonnés. Ils reposent les uns sur les autres et on ne sait où termine un stand et où débute le suivant.

Ce ne sont pourtant pas les marchandises qui ont attiré mon regard en premier lieu mais les paires de ces enfants-miroirs assis ostensiblement près des passages obligés. Au Mali, la croyance conduit les parents de jumeaux à les promener dès la naissance dans les lieux publics; ils réclament de l’argent aux passants qui se fendent avec plaisir d’une donation coutumière en échange d’une bénédiction convenue. Les riches familles se prêtent également à ce rituel qui a pour but de prévenir la santé de la naissance gémellaire. Comme beaucoup d’autres croyances, celle-ci aussi est devenue une opportunité commerciale, au point où on ne saurait assurer si les jumeaux devenus enfants sont en compagnie de leurs parents véritables ou s’ils ont été loués pour exploiter cette faible probabilité de double fécondation aux dépends des observateurs crédules. Face à l’entrée de la Grande Mosquée, partageant cet emplacement propice avec ces couples de frères et sœurs, quelques mendiants infirmes occupent l’espace en s’appliquant dans l’affichage de leur handicap pour revendiquer quelques pièces. Postés devant les colonnes du principal lieu de prière de la Capitale, il n’y aurait de meilleurs endroit pour rappeler aux bons musulmans de passage le cinquième pilier de l’Islam.

Me voilà face à ce raz de stands, mêlant tradition, consommation moderne et sorcellerie. Des animaux desséchés partageant les planches avec des squelettes, des peaux amidonnées et toutes sortes de poudres. Des fioles contenant des liquides aux couleurs incertaines feront le bonheur des marabouts en quête de produits magiques indispensables. Telle est la vision que je me fais de ces premiers mètres. Juste à côté, on trouve des piles électriques, des gadgets inutiles, des jouets recyclés, des montres ou tout autre objet en plastique. La sorcellerie et la consommation invoquent ensemble les anges sombrent qui sauvent ou détruisent les âmes. Je laisse rapidement ces stands mobiles pour me rendre vers l’intérieur du dédale et ses cellules sous arcades. Le marché est semblable à un oignon, et je traverse ses couches pour me rendre en son centre où l’artisanat véritable est le soleil de ce système. Autour de ce centre invisible gravitent non pas quatre planètes mais quatre univers. Le textile, le bois, le cuir et le métal coexistent sans rivalité. Et, dans chaque univers, les ateliers jouxtent les boutiques quand ils ne se confondent pas. Tantôt l’artisan et le vendeur, tantôt l’artisan est le vendeur. Tout se mélange, tout fusionne ou s’inverse. L’univers devient l’atome quand l’immense marché se résume à cette molécule quadri-partite composée de coton, d’ébène, de cuir et d’argent. Comme un électron libre, je gravite dans les couches multiples de cette molécule. Comme l’électron à la charge négative, je suis attiré par la positivité de l’endroit, jusqu’à l’équilibre.

Textile. Le coton constitue la principale exportation du pays. Cultivé ou à l’état sauvage, il est l’or blanc et la principale arme de séduction massive des tisserants. Dans leurs ateliers, les vêtements ordinaires et les tenues de fêtes sont confectionnés à la machine ou à la main, selon la finition attendue. L’histoire qui se tisse patiemment derrière ces murs. Le résultat est parfois grossier mais inspire toujours la joie et renferme sans doute les trésors de l’âme. Je préfère de loin cette approximation chaleureuses aux étoffes luxueuses en bazin qui fait pourtant la fierté du pays alors même que la transformation se fait loin de la terre malienne. Le bazin aux couleurs vives et à la finition amidonnée constitue pourtant la tenue d’apparat des chefs d’États et des riches notables. Faut-il toujours s’éloigner de soi et de ses racines pour se rapprocher du pouvoir ? Pour mon grand plaisir, ici, le bazin a peu sa place. Le coton originel est roi.

Cuir. Je vois des fragments de douceur ocre. Je regarde des morceaux de parures animales aux reflets ambrés. Parfois des carcasses entières, comme ce crocodile si fraîchement dépecé qu’il semble encore vivant. Le témoignage de ce crime vraisemblable est aussi terrible que magnifique. Sa peau encore humide et épaisse brille au soleil et toutes ses teintes froides sont autant de mystères volés au fleuve qui traverse la ville. Cet univers du cuir m’apparaît plus discret. Les tanneurs y sont rares mais on découvre ici ou là, si l’on y fait attention, quelques manœuvres qui répètent inlassablement les mêmes gestes ; il y a ce jeune homme découpant le cuir en lanières pour confectionner des sandalettes d’enfants à la chaîne avec de la colle qu’il prend soin de ne pas gaspiller. Devant cette dextérité et la précision de son geste, je lui confie ma casquette qui porte les stigmates de petites guerres et de grandes aventures. Je suis assis face à lui, sans parler, tandis qu’il opère sa réparation chirurgicale. Pour finir, il me propose de choisir une couleur de cuir pour parfaire son travail mais je trouve le travail déjà expert. Des lambeaux de tissus kaki, il ne reste plus qu’une cicatrice volontaire, sur ma fidèle coiffe pour marquer à la colle ce nouvel épisode de ma vie.

Métal. Le plus précieux et le plus convoité des métaux est extrait en masse du fleuve généreux. Quelques semaines plus tôt, alors que je reconnaissais les abords du Niger à des dizaines de kilomètres au sud de la Capitale, je découvrais les orpailleurs clandestins et les exploitations intensives, chassant au passage les paisibles mais dangereux pachydermes que je venais observer. Seau après seau, les femmes passaient l’eau sablonneuse à travers leurs tamis sommaires dans l’espoir d’y découvrir de la poussière dorée. Mais pour le rêve d’un gramme de poudre précieuse, elles charriaient à la force de leurs mains des centaines de kilogrammes de sable. Ici et là, les groupes électrogènes des hommes regroupés en corporation filtraient l’eau du cours d’eau , dans son lit, dans un bruit assourdissant. Plus loin, une immense construction en bois, semblable à une usine sur deux niveaux avalait chaque seconde des milliers de litres d’eau détournés du fleuve et les recrachait à travers ses filtres industriels. Pour quelques grammes d’or qui pourraient changer le cours de sa vie, l’homme changeait jour après jour le cours du Niger à la saison sèche. Mais ici, sur le marché de l’artisanat, l’or est absent ; il se réserve pour les bijouteries des quartiers riches et l’exportation. Le cuivre, le nickel, la pierre noire et l’argent constituent la matière première transformée sous les yeux du visiteurs. Assis à même le sol avec un chalumeau à gaz ou debout derrière une petite forge ingénieuse, les ferronniers d’art chauffent, affinent et modèlent le métal au gré des commandes. Leurs outils sont rudimentaires mais d’une précision incroyable. Marteau, enclume ou grosse pierre, pince, lime et papier de verre ou de polissage suffisent à faire d’une simple tige de nickel un authentique bijou d’inspiration locale ou une bluffante copie de créations existantes. Originales ou reproductions, les créations des bijoutiers du marché ne semblent pas avoir de limite. Peut-être une : le temps que le visiteur leur accorde pour être séduit.

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Bois. Je finis ma progression vers le cœur véritable du marché. Ici se trouve, le symbole du savoir faire des artisans. D’ailleurs, ici l’art remplace l’artisanat. Car chaque pièce est unique, même dupliquée par dizaine. Les petites pièces d’exposition et de vente se succèdent dans le premier disque circonscrit par un couloir circulaire ; il est envahi de sculptures souvent plus grandes que moi, et qui prennent vie lorsqu’on les regarde avec insistance. Résistant à toutes les sollicitations des vendeurs aux phrases d’accroche rodées aux toubabous, je pénètre finalement dans une échoppe de deux mètres sur trois, réduit à une surface utile d’un mètre carré tant la surface d’exposition a dévoré l’espace. Des sculptures aux mille formes subliment l’ébène. Car ce matériau noir et noble impose sa majesté aux rares statues en bois rouge, pourtant très belles. La pièce est étroite mais les œuvres ne sont disposées au hasard. Au centre, le Ciwara [tchiwara] occupe la place d’honneur. Des ciwaras de toutes tailles, qui symbolise le lion au travail dans les champs rappelle l’importance de l’agriculture qui nourrit toute la population du pays du nord au sud du pays, de l’est à l’ouest, à une distance toujours vitale du Fleuve bienveillant. Les ciwaras diffèrent selon les régions, qu’ils viennent de Kayes ou de Mopti, de Tombouctou à Gao. Ces têtes de grands cervidés du désert reposent sur un corps et un piédestal. Ils constituent généralement des paires sexués représentant le couple ou la famille. De part et d’autres de ces symboles nationaux, deux armoires débordent d’animaux d’ébènes. Des lions, des crocodiles, des éléphants, des hippopotames et toute une jungle de bêtes ressemblantes ou caricaturales. Et, si l’on vient pour s’émerveiller des ciwaras et que l’on ne résiste pas à l’envie de ramener des animaux d’Afrique, on reste subjugué devant la collection de masques accrochés en haut des murs. Chaque masque a une symbolique, une origine et une histoire intrinsèque. Ici, comme dans tous les autres univers du marché où je me promène sans notion du temps qui passe, dans leur finition à la fois brute et précise, ces têtes mi-humaines, mi-animales marient à nouveau l’existence mystique et le besoin de consommation.

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