Après la folle course de la semaine, je m’extirpe de la fièvre de Bamako pour aller découvrir, dans le cadre de mes nouvelles attributions et toujours avec cette curiosité nourricière, le Mali non urbain, sauvage et authentique. Pour la seconde fois de suite, je m’évade vers Siby, un village au pied des massifs rocheux, surgissant soudain au bord de la routé Nationale 5, entre la capitale malienne et la frontière guinéenne.

 Samedi. Il est 7 heures 55.

Je pars pour cette aventure au cours de laquelle je suis impatient de compter l’infini dans une journée et de cerner l’horizon dans un regard, équipé pour cela de pneumatiques à crampons et d’un esprit tout terrain.

À mesure que je m’éloigne du cœur de Bamako, le mien propulse dans mes artères ce nouvel oxygène rural, oubliant l’air contaminé par les activités citadines. À l’instar de la pollution, les jakartas et les taxis jaunes se font plus rares. Le long de l’unique route d’asphalte, surgissent des petits groupes de vendeuses à l’affût du moindre arrêt des voyageurs pour leur proposer des marchandises frugales. Et, là où les plateaux rocheux ont découpé la terre, soulevés par des mouvements tectoniques, les montagnes isolées et les rocs en équilibre me donnent l’impression de traverser un autre nouveau Monde. Cela fait une trentaine de minutes que je roule vers le sud. Ce n’est donc pas la fatigue qui me conduit à m’arrêter mais l’envie d’échanger à l’improviste avec les résidents d’un hameau. Comme attendues, trois petites filles avec leurs corbeilles d’anacardes sur la tête improvisent un marché qui m’entoure de sourires. Après que le patriarche de la maison voisine m’ait confirmé leur nature, j’achète pour quelques centaines de francs une demi-douzaine de fruits flamboyants sur lesquels sont accrochées les coques de noix de cajou en devenir. Le fruit est âpre et sa chair me sèche la langue comme le vent alors que les petites commerçantes qui sont devenues mes convives s’en délectent. Je redistribue ces pommes-cajou aux enfants alentours venus concrétiser ma rencontre pendant cette courte pause.

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En arrivant à Siby, l’espace se resserre et le temps ralentit au rythme de la circulation qui se densifie dans l'amalgame des moyens de locomotion à destination du marché de la petite ville. Les Katakatani, tricycles à plateau qui doivent leur nom au bruit saccadé de leur moteur, essayent d’acheminer leurs marchandises au milieu des minibus bondés et des camions chargés de charbon au-delà des limites de leur capacité. Les piétons par centaines traversent la voie, sans inquiétude mais à leur risque, alors qu’un jeune adolescent guide son âne dans une marche arrière maîtrisée malgré sa charrette branlante. Je pénétre avec lenteur et patience l'atmosphère du marché hebdomadaire. Je me saoule au bruit assourdissant d’un samedi d’agitation et m’enivre aux couleurs des stands où figurent d’indispensables et d’improbables articles à vendre.

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Je quitte la voiture pour traverser à pied, dans le sens opposé, la rue principale. Les mangues, les tomates et les pamplemousses font face aux tissus et aux cuivres de cuisines comme une haie d’honneur invitant au voyager du quotidien. Je m’enfonce un peu plus dans les allées adjacentes ; après avoir échangé quelques gestes de language avec un vieil homme occupé à cuire des brochettes de viandes dans son four de terre, puis slalomé entre les buveurs de thé à même le sol, je découvre ce que je nomme la bourse de l’arachide. Les sacs en toile remplis de cacahuètes, avec ou sans coque, sont entassés sous les toits de pailles sur toute une partie du marché. Des femmes, exclusivement, s’affairent autour d’une balance commerciale. Une femme annonce le poids des sacs en dizaines de kilogrammes. Les billets verts et violets passent de main en main. Les échanges sont aussi surs et précis dans les carrés de Siby que dans les salons de Wall Street. J’apprendrai plus tard qu’il revient à la femme de faire le commerce de la cacahuète, produite en abondance, et à l’homme celui de la noix de cajou, plus noble et plus chère.

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Moins d’une heure après m’y être engouffré, je quitte le marché pour l’Arche et les croyances séculaires qui parlent de géologie avec une poésie inconnue des sciences nouvelles…

Il faut suivre les pistes et traverser le village aux habitations traditionnelles, cylindres de terre coiffés de toits coniques, pour se rapprocher du relief. À la sortie du village, de jeunes garçons, chaussés de sandales à lanière, courent à côté de la voiture ; ils proposent leur service pour me guider jusqu’à l’Arche, et mon refus ne suffit pas à les décourager. Dans la montée rocailleuse qui serpente à flan de montagne,ils maintiennent le rythme et me dépassent même dans les passages les plus accidentés.

Devant l’effort de mes guides essoufflés, j’accepte finalement leur compagnie. Je stationne le véhicule à destination et je partage de l’eau et des barres de céréales qui constituent ma réserve de survie en cas d’imprévus. Moussa et Zachariam sont souriants et légitimement fiers de leur labeur.

À travers les arbres et arbustes apparaît un chemin de randonnée qui annonce l’accès à l’Arche. Sur la gauche, Moussa tient à me montrer l’abris dans la roche ; avec beaucoup de gestes et quelques mots de français qu’il semble avoir appris pour les touristes, il m’explique qu’ici vivaient les lions-humains. Les hommes étaient ainsi appelés car ils vivaient en famille ; les femmes veillaient sur les enfants tandis que les hommes partaient à la chasse.

Nous nous dirigeons ensuite vers l’Arche, progessant entre les murs de rochers. Sur place, l’arc de pierre est un écran immense au travers duquel on contemple avec émerveillement la plaine fertile et les habitations regroupées en hameaux. c’est ici précisément qu’un légendaire lieutenant a entaillé la montagne avec son sabre afin d'impressionner le chef ennemi venu pour s’emparer de la ville. Devant la démonstration du héros, les assaillants auraient rebroussé chemin sans intention d’en découdre. Ce trou béant visible à des kilomètres à la ronde est encore chargé de la magie du lieu. Aujourd’hui, à l’ombre de l’Arche, des hommes palabrent en profitant du spectacle. Moussa et Zachariam sont riches de cette vue et de la simplicité de la joie qu’il en ressort. Si je n’étais pas perdu dans mes pensées intellectuelles inutiles je les envierai.

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 La voie n’est pas totalement sans issue. En traversant ce portail de pierre, de l’autre côté, en quelques minutes, nous accédons à la grotte des sacrifices par un chemin dissimulé dans le maquis. Un empilement de cailloux semblables aux cairns de nos sentiers annonce l’emplacement de la grotte. La cavité est profonde et suffisamment haute pour y accueillir une petite tribu et la protéger des intempéries ; mais là ne semble pas avoir été sa fonction aux dires de mes jeunes accompagnateurs. Dans l’entrée, une dalle rocheuse à taille humaine, lisse et surélevée, est recouverte de poussière. Les dessins de Zachariam ressemblent à des personnages participant à un sacrifice puisque tel est l’unique mot que je parviens à saisir. Le dessin ne permet pas de comprendre, ni de dater la scène, mais il suffit à me transporter dans une époque ancienne où la spiritualité existait déjà sous une forme primitive, comme elle existe encore entretenue par les drogues et les religions. La grotte n’est plus habitée aujourd’hui que par des chauves-souris dont le cri aiguë perpétue celui de ces sacrifiés de l’histoire ou de la préhistoire, furent-ils réels ou imaginaires.

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Ces images grandioses à peine assimilées par ma rétine, je reprends la route pour un autre site singulier. À quinze kilomètres d’ici, à en croire l’unique panneau rouillé planté là, se trouve la cascade de Siby. Il faut abandonner la perception des distances et de l’estimation des temps de trajet que l’on peut avoir sur nos routes si parfaitement planes, exactement comme on apprend à compter en minutes dans les réseaux franciliens ou sur les routes sinueuses de nos montagnes.  Mais ici, un véhicule classique ne survivrait probablement pas aux pistes accidentées et abîmées par la succession de saisons extrêmes. En dehors des 4x4 surélevés et bien chaussés, les Jakartas sont les seuls véhicules motorisés qui osent et parviennent à fleurter avec les cailloux et les ornières.

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Ma progression est lente, et je profite de la succession de paysages totalement différents. La terre sèche et rouge fait place au maquis. Le maquis aux champs de coton ou de calebasses. La piste est tantôt large et plane, tantôt étroite quand les courbes de niveaux s’affolent. Je traverse piste, forêt et rivière pendant près d’une heure. Je devine mon chemin en fonction des traces laissées avant moi quand elles existent. À quelques rares intersections, mon intuition se substitue à l’absence de panneau indicateur et de signal sattelite, jusqu’à ce que, à quelques mètres d’un parking sommairement aménagé une pancarte vient donner raison à mon orientation sensitive. Il suffit d’éteindre le moteur pour entendre l’eau se frayer un chemin dans la montagne. L’endroit est paisible et désert. Il faut traverser une ultime barrière d’arbres pour découvrir la cascade et la petite retenue d’eau où elle se jette, piscine naturelle et sauvage plus d'une dizaine de mètres plus bas. De grandes rochers, façonnés par l’érosion se succèdent tels un escalier de géants. Je pose mon sac et j'ôte ma montre comme pour arrêter le temps.

Je m’assois pour profiter de cet endroit apaisant où je respire enfin.

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