Enfin c’est dimanche et je suis à Bamako. Installé dans le quartier de Badala Bougou, au sud de la ville, je me réveille à l’appelle du Muezzin pour la prière du Fajr et je me lève avec le chant des oiseaux qui logent en toute quiétude dans les arbres voisins. Sans tarder, je charge une bouteille d’eau, des biscuits secs, ma trousse de secours, le téléphone dans le sac et le sac sur mon dos. Des chaussures de marche et ma casquette fétiche comme seules armes en ce territoire supposé hostile, je m’engage dans les rues de terre rouge qui mènent à la route, l’artère reliant l’aéroport international au cœur de la Capitale en empruntant l’un des trois ponts, tout près.
    Au carrefour, les policiers de la circulation, autoritaires, mènent la danse des voitures libérées de leurs filtres anti-pollution qui ne survivraient pas à la poussière, des mini-bus aux freins défaillants et des centaines de djakartas, modèle unique des cyclomoteurs locaux, qui bourdonnent d'impatience comme un essaim de moustiques en colère.
    Rapidement, je décide de tourner le dos à ce vacarme permanent. Je m’éloigne des commerces établis, des étales branlantes aux fruits colorés et des vendeurs à la sauvette dont la diversité des marchandises semble sans limite. Je retourne sur mes pas, en direction de la maison, sans m’y arrêter.  À quelques dizaines de mètres de là à peine, j’accède à la rive gauche du Niger dans une atmosphère paisible, à une autre époque.

Chaque espace libre sur la berge, chaque îlot apparu après la baisse du niveau du fleuve est optimisé et utilisé pour la culture. Ici et là, des jeunes garçons, leurs pères ou les anciens piochent, plantent et arrosent, le dos courbé mais le regard fier. Un peu plus loin, quelques pêcheurs ont embarqué sur leurs pirogues et ont attiré mon attention dans leur filet. Le Niger est si calme qu’il paraît immobile ; le temps et le fleuve se sont arrêtés pour palabrer tout en contemplant les indigènes qui vivent au rythme de la nature nourricière.

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    Je poursuis mon chemin et la poussière rouge semblable à la ruffe des bords du Salagou colore mes pas. Je quitte pour quelques minutes le cours d’eau des yeux et je me retrouve cette fois entre des îlots de béton. De chaque côté de la rue poussent des maisons toujours plus grandes et plus hautes ; ces forteresses de briques préservent leurs acquéreurs, dans un insolant mimétisme occidental, de la magnifique simplicité de l’Afrique qui perd inexorablement du terrain.
    Ces résidences en cours de construction laissées derrière, collé à une résidence luxueuse sur le développement de quelque chose que ma mémoire n’a pas jugé bon de retenir, apparaît le village des pêcheurs. Il s'agit en fait d'un  petit bidonville constitué d’une rue principale en terre, offrant un trottoir sur la gauche sur lequel les femmes s’affairent à la lessive et à la préparation du repas, et à droite l’enfilade de maisons assemblées de bois, de tôle et de tissus ou de plastiques divers. Certains hommes se reposent tandis que d’autres profitent de l'ombre des arbres généreux pour refaire les mailles de leurs filets. Pendant ce temps, les enfants complices courent, sautent, rient ; ils jouent d’un rien au milieu des détritus et je devine alors que les feux épais allumés pour fumer le poisson servent aussi à atténuer l’odeur des ordures qui s’amoncellent devant les abris.
    A mesure que j’avance au milieu des locataires et gardiens de la rue, les regards se posent sur moi. Ils sont aussi curieux et attentifs que je peux l'être. Cette rencontre inattendue dure le temps d’une traversée aussi improvisée que leur village. Le temps de voler une photo en m'éloignant et me voilà devant l’ambassade d’Espagne, avant le croisement qui conduit à mon lieu de vilégiature bien plus vaste que leurs maisons de fortune mais sans l'éccho des rires d'enfants.

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    Un dimanche à Bamako. Une promenade hors du temps, à deux minutes de la maison et à des siècles du quotidien. À aucun moment le dénuement de mes discrets voisins ne m’a conduit à penser qu'ils étaient de pauvres gens. Au contraire, je souris à l’idée qu’ils ont peut-être vu en moi, un pauvre homme, marchant seul et visiblement sans but.